Ostploitation

Eric Loret, “A Bloc dans l’Est,” Libération 12 February 2009

A review of the French version of Tom McCarthy’s Men in Space:

Tom McCarthy
Les Cosmonautes au paradis
Traduit de l’anglais par Thierry Decottignies.
Hachette Littératures, 384 pp., 22 euros.

Bohème. Virée postsoviétique par Tom McCarthy.

Pendant un assez long moment, on se dit que ce roman russe écrit par un Britannique est vraiment très ressemblant, quoiqu’on n’ait jamais mis les pieds en Russie — mais c’est de littérature qu’il s’agit. Il n’y a que des intrigues secondaires, plein de personnages qu’on confond et dont finalement l’individualité importe peu, parce qu’on est dans le genre métaphysique, ou peut-être ambient (ça se passe en 1992), et les seuls éléments à peu près récurrents sont deux légendes urbaines, dont celle du cosmonaute soviétique en orbite depuis 1989 et qui ne peut redescendre, faute de pays. Mais d’intrigue serrée, avec rebondissements et psychologie, point. Les Cosmonautes au paradis n’est que l’épopée quotidienne et extraordinaire d’un Prague louche et bohème avec quand même, à un peu plus de la moitié du livre, un meurtre qu’on n’avait pas vu venir et qu’on ne verra guère repartir.

Mais la vérité taxonomique éclate à la page 89. Les Cosmonautes au paradis sont, en fait, un roman d’«ostploitation» choral (forcément choral), genre popularisé en Allemagne ou en Grande-Bretagne par le Russian Disco de Kaminer, et qui mixe allègrement le polar mafieux avec la satire glam-coke dans une nostalgie ironique de l’ancien bloc soviétique affronté au néocapitalisme : de «ost» = «est» et «xploitation», suffixe américain signifiant «qui exploite les particularismes culturels de». En tout cas, il ressemble assez à cet exemple qu’un personnage donne du film ostploitation : «Dans un village roumain, il a fait jouer Beverly Hills 90210 à des paysans : un épisode entier, sur les dialogues qu’il avait retranscrits d’une vidéo avant de quitter San Francisco, puis demandé à un professeur de l’école de cinéma de Bucarest de traduire moyennant paiement. Tracteurs et auges remplaçant voitures de sport et piscines…» Le résultat est aussi jouissif que long, voyage dont on revient chargé de mini-récits, impressions et cargaisons de bonnes vannes, comme, par exemple, celle à propos des réformes protocolaires de Václav Havel (c’est un intello gay qui parle) : «Après deux mille ans, le roi philosophe de Platon devient réalité - et la première chose qu’il fait est de demander à un pédé de relooker ses gorilles et de les faire défiler de manière plus esthétique. Quelquefois, je désespère de notre profession.»

S’il ne se passe rien de précis et tout à la fois, si l’on ne peut arrêter de tourner autour de ce cosmos portatif, c’est sûrement parce qu’il fonctionne comme l’icône volée qui en est le pseudo-moteur. Au faussaire chargé d’en faire une copie, quelqu’un fait remarquer qu’il fera encore un original, puisque l’icône est toujours originale, ne renvoyant pas à une présence qui serait absente : elle est manifestation directe de la présence. Tout pareil, ici. Enfin, pour conclure sur un véritable effort critique, on ajoutera qu’on ne pense pas, comme il est souvent dit dans ce roman, que la slivovice, alcool de prune à 70 °, soit si dégueu que ça.