Le Bathyskafka

Xavier Houssin, “‘Les Cosmonautes au paradis’, de Tom McCarthy : grinçante mise en orbite,” Le Monde 20 March 2009

Du temps de la chute de l’URSS, un cosmonaute soviétique était resté là-haut en orbite. Mauvais moment pour une mission spatiale. En effet, aucun des nouveaux Etats ne voulait prendre l’encombrante et onéreuse responsabilité de son retour sur Terre. Chacun se déchargeant sur les autres. La Russie disait que c’était le problème de l’Ukraine, d’où le vol était parti. Les Ukrainiens renvoyaient la patate chaude à la Lettonie, dont il était originaire. Dans l’attente d’une solution, le malheureux contemplait, de sa capsule, une planète où son pays n’existait plus.

Ce cosmonaute perdu fait le ludion du foisonnant roman de l’écrivain britannique Tom McCarthy. Tous ses personnages y sont aussi le jouet des circonstances. Le livre se passe à Prague dans les années proches de la “révolution de velours”. Un temps d’immenses espoirs, d’invraisemblable anarchie créatrice et de totale désorientation.

Dans cette ville de débrouille et de trafics en tout genre se croisent de drôles de protagonistes. Il y a un ancien arbitre de football acoquiné avec une bande de gangsters bulgares, des réfugiés politiques, des peintres, des étrangers en quête de sensations, un critique d’art, un détective complètement perdu… Ils vont se retrouver, ensemble et séparément, en quête d’une icône byzantine volée dans une galerie de Sofia. Il s’agit d’une peinture énigmatique, représentant un homme flottant dans le ciel au-dessus de la mer. La tête du sujet est entourée d’une sorte de halo qui forme une bulle dorée dans laquelle il semble disparaître tout entier.

S’agit-il d’un saint en lévitation, d’un extraterrestre ? Tom McCarthy nous embarque dans une bien bizarre aventure où se glissent plusieurs narrations comme autant d’épisodes d’une partie de colin-maillard. Ainsi l’on passe d’un récit touffu genre Chasse au Snark, de Lewis Carroll, à une correspondance à une seule voix, puis à des rapports policiers d’écoute et de filature.

Les Cosmonautes au paradis tient à la fois du polar, du conte métaphysique, du journal d’énigmes et du recueil de désillusions. L’ensemble est noir, grinçant et sans cesse cocasse. C’est la tragi-comédie d’un monde où tournent des individus comme autant de mouches folles voletant autour d’une ampoule clignotante.

McCarthy sait un peu de quoi il parle. Il a vécu à Prague au début des années 1990. Il a publié un autre roman, Et ce sont les chats qui tombèrent (Hachette Littératures, 2007. “J’ai lu”, 2009), fable troublante sur la mémoire. Cet auteur d’à peine 40 ans aime Blanchot, Beckett, J.G. Ballard, Lewis Carroll et Hergé. Il a d’ailleurs consacré à Tintin (Tintin et le secret de la littérature, Hachette littératures, 2006) une brillante analyse de texte et de signes.

Tom McCarthy est un déchiffreur de cryptogrammes, à commencer par ceux qu’il nous invente. Dernière clé, peut-être, avant de s’embarquer dans cette étrange histoire. L’auteur des Cosmonautes a créé, il y a quelques années, l’International Necronautical Society. Sorte de sous-marin artistique expérimental en plongée permanente qu’on pourrait bien appeler “Le Bathyskafka”…

LES COSMONAUTES AU PARADIS (MEN IN SPACE) de Tom McCarthy. Traduit de l’anglais par Thierry Decottignies. Hachette Littératures, 382 p., 22 €.