C. C., “L’odyssée praguoise de Tom McCarthy,” Tageblatt (Luxembourg) March 2009
Pantomime postsoviétique
Ayant pour protagoniste - bigarré, bruyant, protéiforme - une Europe centrale confrontée au chaos de la période postsoviétique et à la déferlante de l’économie du marché, Les Cosmonautes au paradis retrace l’odyssée tout sauf héroïque de quelques rescapés des lendemains qui déchantent. Parmi ceux-ci, Anton, un Bulgare privé de son diplôme d’arbitre de football en raison de sa décision déloyale de solliciter un visa pour les Etats-Unis, ainsi que son compatriote Ilievski, qui se souvient d’avoir gagné une somme d’argent considérable en misant sur le match arrangé de 1987 opposant Levski Spartak au CSKA.
Pas étonnant d’ailleurs qu’ils aient troqué entre-temps la triste Sofia pour la pimpante Prague avec ses touristes sans fin, ses bureaux de change, ses boutiques proposant du cristal de Bohème et ses ménestrels portant jabots et bas façon XVIIIe siècle pour mieux vendre leurs arias (le Mozart chanté a cappella. “Toujours du putain de Mozart”, précise le narrateur, pince-sans-rire, alors qu’il s’apprête à suivre à la trace la kyrielle de personnages hauts en couleurs, partis à la recherche d’une icône volée dans une galerie de Sofia…
L’Anglais Tom McCarthy - qui, en tant qu’animateur de l’ambitieuse International Necronautical Society, tend à réduire l’art à la triplette “subversion, mort et sacrifice” - se passionne non seulement pour les accidents de la route et l’impact des astéroïdes, mais aussi pour les effets en cascade provoqués, au niveau de la géométrie planétaire, par la chute d’un certain mur dans la ville de Berlin. Les Cosmonautes au paradis se présente comme une “pantomime” métaphorique interprétée par d’innombrables figurants se déplaçant à travers toutes sortes d’espaces - géopolitiques, fictionnels ou métaphysiques -, à l’instar de ce cosmonaute coincé dans sa navette pour une raison toute simple: “Le type est monté en tant que Soviétique pour une mission de routine, et puis pendant qu’il était là-haut l’Union soviétique s’est dissoute. Maintenant personne ne veut le faire redescendre.”
Sachant à quel point les Tchèques aiment que l’on qualifie quelque chose de postmoderne, Tom McCarthy fabrique de toutes pièces une avant-scène praguoise éclectique et kitsch à souhait. Rue Karlova, deux Bulgares bavardent en comptant leurs liasses derrière un étal où s’empilent des chapeaux de l’armée soviétique fabriqués en Turquie; une de leurs anecdotes résume à elle seule ce formidable capharnaüm que certains ont pris l’habitude d’appeler, faute de meilleure inspiration l’”autre moitié” de l’Europe: “- Tu connais la blague du pilote russe et du pilote anglais qui s’écrasent sur la même île déserte? - Vas-y. - L’Anglais regarde dans un télescope et il aperçoit un saint-bernard - l’un de ces chiens gigantesques qui portent des tonnelets remplis de rhum à leur cou - qui nage vers l’île. Alors le pilote anglais dit: ‘Hé! Regarde! C’est le meilleur ami de l’homme!’ Et le pilote russe attrape le télescope, regarde dedans et dit: ‘Ouais, et il y a un chien avec!”
C. C.
Tom McCarthy
Les Cosmonautes au paradis
Traduit de l’anglais Thierry Decottignies Hachette littérature 382 p.. 2
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